PALMERSTON, L'ILE OUBLIEE
Texte complet de l’article paru dans Voiles et Voiliers de Février 2006
Equipage de "Blue Bie " Michel capitaine, Christine matelot,Chloé mousse
Le Pacifique Sud, vaste territoire maritime, où histoire et imaginaire s’entremêlent au fil des légendes, des contes de Jack London en passant par les livres de Stevenson ou les récits du Capitaine Cook.
Depuis la construction en 1999 de notre catamaran « Blue Bie », un Outremer 43 pieds, nous avions surtout vagabondé en Méditerranée...
En 2001, Michel convoie le bateau jusqu’à Tahiti. Après avoir rempli la caisse de bord, nous reprenons notre route maritime en 2003, accompagnés cette fois de Chloé, notre fille née un an plus tôt à Papeete. Son deuxième prénom, Manutea, l’oiseau blanc des Marquises, devrait être de bonne augure pour la suite du voyage...
L’anniversaire de ses 1 ans, nous larguons les amarres pour partir jouer à saute moutons entre les lagons de Polynésie. Le catamaran nous offre la liberté d’accéder à des ancrages protégés, loin des sites touristiques, et le bébé s’habitue très vite à ce nouvel environnement aquatique. Passée la saison des cyclones, nous reprenons la route en 2004, direction l’Ouest, avec l’Australie en ligne de mire, soit un parcours de plus de 3100 miles..
Blue bie à Bora Bora photo Olivier Desnoux
Le Coconut Milk Run
L’idée n’est pas d’accumuler les milles nautiques, mais de profiter des arrêts si colorés qu’offre cette zone insolite du Pacifique, mal connue des voiliers français. En effet pour beaucoup la route s’arrête en Polynésie Française, alors que le trajet vers l’Ouest permet de multiplier les escales tous les 3 à 6 jours de navigation, en découvrant des cultures et des paysages très variés. Cette approche de mouillages nomades d’îles en îles, est surnommée le « Coconut Milk Run » ou « parcours du laitier », et permet de jouir pleinement de la richesse des étapes, tout en répondant aux attentes de l’enfant.
Mais le goût du vagabondage doit cependant s’accorder aux contraintes météorologiques dans le Pacifique: l'alternance de l'hiver austral d’avril à novembre, période privilégiée de navigation, avec l'été, souvent synonyme de vents violents, fortes pluies et même de cyclones, oblige tous les voiliers à établir des routes de croisière les menant à l'abri pour la période cyclonique. Par exemple pour les yachties anglo-saxons, bon nombre d’entre- eux finissent la traversée en partant sur la Nouvelle Zélande ou l'Australie, ce qui leur permet d'être dans des pays propices à trouver du travail pour remplir la caisse de bord, et les fait sortir de la zone à risques.
Choisir un itinéraire
l'équipage
Tout commence par un article découvert par hasard dans une revue de Tahiti sur un atoll perdu dans les îles Cook, Palmerston. L’histoire incroyable de cette communauté vivant presque coupée du monde nous séduit. Personne ne connaît, et nous manquons d’instructions nautiques claires pour y accéder, tant mieux, cela semble être une bonne piste de départ!
Nous récupérons par chance un mail enthousiaste d’amis du voilier « Kiwani », vantant les mérites de l’accueil chaleureux des insulaires de Palmerston, où ils ont fait relâche une semaine en 2003. Après quelques données supplémentaires glanées sur Internet, nous voici piqués au vif: il nous faut faire route vers Palmerston.
baleine "voilier"
au portant dans les alizés
Dans cette circonvolution maritime vers l’Ouest, nous pouvons choisir une route au nord du 15° Sud assurant une météo plus régulière, de la Polynésie via les Cook du Nord en passant notamment par Suvarov, puis les Samoa Occidentales. Ou bien nous optons pour une route plus Sud, avec Aitutaki puis Palmerston et Nuie, avant de rejoindre les Tonga.
Palmerston constitue l’îlot le plus occidental des Cook du Sud, situé à 200 miles au nord-ouest de Aitutaki. Le peu d’informations disponibles est un obstacle: seulement 10 lignes vagues de commentaires dans le « South Pacific Anchorages » de Warwick Clay, et les échos divergent sur les possibilités d’accès au lagon. En cas de vent tournant nord-ouest, l’ancrage extérieur principal devient instable, et il faut alors se mettre sous le vent de l’île ou reprendre la mer direction Nuie, prochaine étape présentant les mêmes problèmes de mouillage. Nous avons peur de nous mettre dans un plan de sauts de puces manqués, avec en finale un direct entre Aitutaki et les Tonga, en fonction des complications météorologiques assez fréquentes à cette latitude.
La décision est délicate car tous les navires traversant cette zone sont obligés de jongler avec un temps des plus capricieux due au phénomène de la Zone de Convergence du Pacifique Sud (ZCPS). Finis les alizés réguliers où la bôme reste sur la même amure pendant des jours, la navigation entre la Polynésie et l’Australie est souvent perturbée. La zone de convergence entre les vents d’est, venant de l’anticyclone de l’Ile de Pâques, et la circulation d’air froid remontant des 40ièmes, précipite des masses d’air parfois très instables, avec la possibilité de rencontrer des dépressions tropicales en plein hiver austral! On appelle cette zone régulièrement «le cimetière des fronts». L’alizé de sud-est se trouve ainsi régulièrement bouleversé par l’arrivée de coups de vents tous les 5 à 8 jours, annoncés par un nord faible qui forcit très vite à l’ouest puis au sud, la dernière rotation pouvant se faire en moins d’une heure…. Pas très sympathique comme perspective en cas d’ancrage extérieur au récif !
Suvarov avec sa passe facile d’accès pourrait être un choix plus raisonnable, d’autant que cet atoll est un parc national, sauvage et poissonneux, l’un des plus beaux sites de la zone. Oui mais le nom de Palmerston nous fait rêver depuis de longs mois, alors cela donne du courage, et puis allez savoir pourquoi, ces « voileux » ont parfois de drôles d’intuitions… !
un grain se prépare
En route vers Aitutaki, et une traversée peu confortable
Départ de Bora Bora début juillet, par vent de sud-est de 10 /15 nœuds qui nous amène à Mopélia, dernier atoll de la Polynésie. Nous abordons le matin tôt avec un courant sortant de 5 noeuds, par la seule passe d’entrée au lagon formant un impressionnant goulet de 60 mètres. Une nuée d’oiseaux nous survole. A l’intérieur, mouillages superbes et accueil chaleureux par Sophie et Kalami, l’une des 15 familles de l’île. Le poisson est abondant, et la récolte des œufs d’oiseaux facile, juste au-dessus de la ligne d’eau sur la plage pour s’assurer qu’ils soient frais. Après cet arrêt sauvage, nous rejoignons calmement Aitutaki second port d’entrée des îles Cook, sous genaker tangoné. Après avoir patienté sur un solide corps mort extérieur, nous pénétrons dans un long chenal d’une profondeur de 1.4 mètres. Repos dans ce petit port des mers du Sud, très protégé. Le village propre offre des ressources variées, papayes, ignames ou bananiers sauvages, et de la viande tout droit importée de Nouvelle Zélande. Nous parcourons cette île paisible, à trois sur une moto de location.
Le dimanche 1er août, nous quittons Aitutaki en matinée avec une cargaison impressionnante de bananes, papayes, citron verts, pomelos, tomates, poivrons, et haricots… De quoi ouvrir un restaurant végétarien! L’idée est d’amener le maximum de vivres
fraîches aux habitants de
hiver austral
Palmerston, car les contacts liés à Aitutaki, nous ont expliqué que les apports des voiliers de passage étaient presque leurs seules ressources de frais pendant des mois, l’île n’étant ravitaillée que 3 fois dans l’année par cargo!
La traversée démarre, avec un vent assez faible de sud/ sud-est de 7 à 10 nœuds, faiblissant même à certaines heures. Il handicape la marche journalière de « Blue Bie », qui loin de ses moyennes de 200 miles/ jour dans l’alizé, tient difficilement 5 à 6 nœuds! Le catamaran est secoué par une houle de travers qui brise l’allure de navigation. Même notre ligne de pêche fait grise mine, Mahi Mahi et Thon dénigrants l’appât qui avance trop lentement. En permanence, les houles croisées et courants nous font dévier de notre cap, rallongeant notre itinéraire. Comble de malchance, en voulant tester un médicament contre le mal de mer, je fais une réaction allergique au
une carangue pour la semaine
produit qui me provoque des nausées et vomissements violents pendant plus de 36 heures. Génial la vie en mer… Ecroulée au fond du cockpit, je me jure de débarquer dès la prochaine étape, fini le bateau! J’aurais du me contenter d’un patch derrière l’oreille, qui malgré les premières heures de somnolence, offre ensuite un vrai équilibre de marin. Pauvre capitaine, entre le réglage des voiles, le cap à tenir, le bébé à faire manger et à changer, il se prend à rêver d’un autre matelot! On peut comprendre…Dans la soirée du lundi, je récupère enfin. Michel a finalement décidé d’aborder l’atoll par le sud, contrairement à notre plan de départ, car le vent de nord/ nord-est a faibli, malgré quelques pics à 16 nœuds dans la journée. Nous ne sommes plus sûrs de remonter assez au nord pour passer au large de l’île, surtout de nuit et avec ce courant qui nous rabat au sud en permanence. La nuit commence avec son rythme brisé et monotone de quarts, où chacun évolue dans un monde parallèle. L’un dort pendant que l’autre surveille le bateau, dont les écoutes flottent et se tendent au gré des ondulations de la houle sous la coque. Somnolence euphorique de fin de traversée….. Attention à ces nuits où la fatigue et la joie du but presque atteint font parfois tomber la vigilance. Nombre d’accidents arrivent lors de l’approche d’un atoll, lorsque le bateau au ralenti parcourt ses derniers milles pour arriver au petit matin. Courants et variations de vents réservent souvent des surprises…
ancrage sous l'île
Approche de Palmerston
Vers 4h. du matin, je me redresse alors dans un paysage féerique. La mer est d’un calme si profond que nous avons la sensation de naviguer dans un décor de cinéma, sorte de piscine hollywoodienne. J’entrevois d’un coup dans un rayon de lune, une frange blanche à tribord au large…. La première côte sud de l’île. Je cligne des yeux, parfois hésitante sur la réalité de cette apparition dans le lointain. Dans le silence, je peux alors percevoir le bruit des vagues qui cassent sur le récif. Ce n’est donc pas le jeu des nuages avec la nuit, mais bien Palmerston, l’île magique qui nous fait rêver depuis de si longs mois. Cette minute est pour moi l’une des plus intenses de toute la traversée: nous avons tant préparé ce voyage, tant rêvé les étapes, et voici que la vision nocturne violente de cette île surgie de nulle part vient balayer tous nos fantasmes, et nous fait simplement jouir de l’instant présent, comme si nous étions seuls au monde sur les flots avec cet atoll comme unique réalité. On réduit toutes les voiles et on se laisse glisser doucement, afin d’arriver à l’ouest de l’île au petit matin.
Petite angoisse dans le jour qui se lève. On distingue très bien au loin des éclairs et une forte densité de nuages. Une dépression s’avance et explique pourquoi le vent a lentement viré nord depuis le lundi matin. L’allure de cet orage dans le lointain est fantomatique mais ne donne vraiment pas envie de s’y confronter en bateau. Pourvu que nous puissions franchir la passe de Palmerston, car la façade ouest est déjà bien exposée aux vents et à la houle, rendant tout ancrage extérieur intenable. Faudra-t-il s’éloigner au plus vite de l’île…L’idée de rater cet arrêt alors que « Blue Bie » est si près du but nous rend nerveux et inquiets.
une passe difficile à distinguer
Passe et angoisse
A peine 6 heures, Chloé se réveille déjà le sourire aux lèvres, très excitée à la vue de la côte hérissée de cocotiers. Quelques sternes viennent nonchalamment survoler le bateau pour nous observer l’air serein.
Vers 6h.30, nous émettons un premier appel à la VHF en direction de Simon, le chef de la famille dont on nous a communiqué le nom à Aitutaki : « Alpha Sierra, Alpha Sierra de Blue Bie ». Tout bateau approchant de l’île doit être pris en charge par les membres d’une famille, et piloté jusqu’aux ancrages les plus sûrs en fonction des conditions météorologiques. Ca, c’est la tradition, ce que l’on nous a raconté. Mais pour l’instant, pas de réponse. 7h.00 deuxième essai… Bonheur d’entendre enfin une voix nous souhaiter la bienvenue à Palmerston et nous prévenir qu’un bateau vient à notre rencontre. On nous indique un corps mort sur lequel patienter. Une fois amarré, « Blue Bie » se met gentiment face à la houle d’ouest qui se creuse sans cesse, et nous avons alors l’arrière du bateau à moins de 20 mètres du récif. Pas vraiment confortable pour rester… L’embarcation qui nous a aidé à la manœuvre nous prévient qu’il faut attendre la marée haute pour tenter la grande passe, à 11 heures. A bord, un solide gaillard au visage placide, Paul, entouré de 2 enfants. Leurs regards curieux nous examinent avec attention; de petits signes de main amicaux répondent aux gestes enjoués de Chloé. Ils rentrent se mettre à l’abris car le mauvais temps gagne, et nous nous accordons un break avec petit déjeuner à la clé. Le regard se perd sur la barrière de récifs derrière nous.
Ils ont désigné l’entrée de la passe, mais avec la houle formée et la coloration gris blanc du ciel, nous ne voyons rien. Tout n’est que turbulences aquatiques, écume blanche, sombre platier et coraux apparents. Nous repensons alors à notre rencontre fortuite d’un pêcheur à Aitutaki, originaire de Palmerston, qui nous avait affirmé
Edward un guide précis et rassurant
que nous pouvions tenter d’entrer dans la passe, puisque son bateau le « Maria J » d’un tirant d’eau similaire au notre, autour de 1mètre, avait pu y accéder par le passé. Hormis cette source d’information, aucun des livres de navigation que nous possédons ne précisent clairement qu’il est possible de passer, et certains recommandent de rester à l’extérieur si l’on jauge plus de 1.20m! Les Instructions Nautiques ne parlent que de « passe pour embarcations »… Bien, faire confiance «au premier venu», ce n’est pas toujours naturel, mais fini les hésitations, il est 11 heures!
La barque en aluminium revient avec à son bord Paul, son fils John, et un autre pêcheur au puissant gabarit, Edward. Ce dernier monte prestement à bord accompagné de John, et nous explique fermement la conduite à tenir. Il se place à la proue et à l’aide de signaux manuels très stricts, nous indique sous quel angle aborder la passe, et comment louvoyer ensuite au plus juste entre les patates de corail et les remontées de fond. L’embarcation de pêche ouvre la route et nous voilà partis… Une bonne confiance dans ses moteurs et des nerfs solides sont recommandés pour les premières minutes. Le capitaine ne parle plus, un peu pâle sous le bronzage semble-t-il. Sa main crispée sur la barre franche, le regard fixé sur ce guide providentiel et quelques coups d’œil nerveux au sondeur, il suit les instructions à la lettre, en espérant que ces hommes si décidés, ont pratiqué ce genre d’entrée au jugé plus d’une fois avant nous, et avec des bateaux similaires!!!
De son côté, Chloé est déchaînée: ravie d’arriver et de sentir de l’activité et du monde autour d’elle, elle ne cesse de remuer et de vouloir gagner le trampoline pour profiter de la vue. Sur le siège de navigation ou je la tiens dans mes bras, je vois à moins d’un mètre de la coque la ligne du chenal découpé dans le platier. Cette saillie corallienne défile le long du bateau, impression irréelle et angoissante de sentir les rochers à portée de la main.
Oui c’est bon, passe franchie, le sondeur est stabilisé à 1.20m ! Les yeux rivés sur le flan du
navire, je vois enfin le bleu turquoise envahir l’étrave, quel bien-être…Après un labyrinthe de corail, on aborde un site d’ancrage à moins de 200 mètres de la plage du village. L’endroit est très beau et abrité, mais la multitude de massifs coralliens ne permet pas au bateau d’éviter sur son ancre. Nos guides prennent les choses en mains, et nous aident à fixer cinq amarres sur les différents coraux. On verrouille rapidement toute rotation du bateau, tout en sachant qu’il faudra le tourner manuellement à chaque changement de vent. « Blue Bie » se retrouve écartelé entre ses amarres, à quelques mètres des masses grises des vastes coraux qui lèchent la surface. ancrage sur le corail
Une fois au calme, nos guides repartent, en nous conviant immédiatement à un déjeuner préparé par leurs épouses.
A cet instant, quand les moteurs sont coupés et que le calme à bord est revenu, c’est une joie décuplée de découvrir de l’intérieur la splendeur de cet atoll. Les verts et les bleus se déclinent à l’infini dans le lagon bordé par cette étroite terre, où les cocotiers penchés frôlent l’horizon de leurs têtes hirsutes. Emeraudes et turquoises se mêlent en une délicate harmonie qui efface la présence de l’homme.
La perspective de se sentir désormais à l’abri, en pouvant vagabonder sur cette île et apprendre à connaître ses habitants, nous procure un vrai bonheur immédiat.
l' ancrage rêvé depuis longtemps
Sur un air de famille…
Accueillis par la famille de Simon dès le premier jour, commence alors un cérémonial de déjeuners quotidiens incroyablement riches, délices de notre mémoire. La nourriture est excellente, fournie en abondance: Thon cru au lait de coco, Wahoo grillé, friture de Perroquet, donuts, pudding de coco, salade à base de choux, carottes ou tomates. Mais surtout, il y a la présence naturelle de toute la famille, des enfants aux grands-parents et cousins, réunis pour fêter l’arrivée des yahties!
On discute, on mange, on rit, comme si l’on connaissait cette famille depuis des années. Le très bon niveau d’anglais des insulaires est un facteur facilitant grandement la communication; chacun s’exprime sans retenue, questionne avec le sourire. Chloé restée sur ses gardes au moins deux minutes ( !), virevolte maintenant d’un enfant à un autre, court, grimpe, et découvre ce lieu
le plaisir d'acceuillir
qui va devenir pour elle un formidable terrain de jeu durant le mois qui va s écouler. Nous ne pensions pas rester si longtemps… De fêtes en activités, de séances de pêche en soirées, le temps va filer, nous donnant l’impression de faire partie de cette grande famille.
Le parrainage, une longue tradition
le plaisir de donner
Le parrainage des voiliers de passage est une longue tradition de Palmerston, remontant aux bateaux de commerce à voiles qui approvisionnaient l’île au 19ième et début du 20ième. La relation repose sur le partage et l’échange. Il faut bien comprendre que ses habitants vivent totalement isolés, sans aéroport, et avec seulement 3 livraisons de cargo par an!
Mais cette démarche résulte d’un choix volontaire, lié à la fierté d’être membre de la communauté des Marsters, fondée par un charpentier de marine écossais venu s’installer là avec ses 3 femmes polynésiennes en 1863, afin de planter des cocotiers et de collecter des bêches de mer pour le commerce avec l’occident. Donnant naissance à 26 enfants, William Marsters instaure très vite des règles strictes de fonctionnement, afin d’éviter tout conflit au sein de sa lignée. Il divise l’îlot principal en 3 parties, attribuant chaque partie à l’une de ses femmes et sa descendance. Malgré cette polygamie, il inculqua un respect des règles chrétiennes, et définit une série de lois régissant le bon fonctionnement de l’île, tant sur le plan du mariage que sur le plan de la salubrité ou de l’aménagement du territoire. Aujourd’hui environs 70 personnes vivent sur l’île, dont 45 enfants, et on estime que plus de 2000 personnes directement issues des 3 clans Marsters habitent dans d’autres pays, notamment en Nouvelle Zélande.
Au vu des conditions parfois difficiles de vie sur place, le dynamisme et l’opiniâtreté de cette communauté sont un modèle d’équilibre et de réussite. La pêche a longtemps été leur ressource principale, la richesse du lagon leur permettant d’exporter des poissons Perroquet en grande quantité, notamment vers l’Australie.
Mais une partie de cette existence est aussi liée à l’arrivée des bateaux. Chaque maison a son indicatif et utilise la VHF comme réseau de téléphone, et cellule de veille permanente sur le 16. Pendant un gros orage, vers 1h du matin, Marida, voilier hollandais ancré à l’extérieur, a rompu l’amarre de son corps mort se retrouvant coincé par l’avant dans le tombant du corail avec une amarre prise dans son hélice. L’appel sur le 16 a mobilisé de suite des barques de pêcheurs de l’île, et Marida doit son salut à la remorque rapide du bateau en pleine mer. Sans cette veille permanente, l’échouage aurait probablement dégénéré, car avec la houle extérieure ce jour là, le bateau aurait été définitivement drossé sur le récif. La veille radio permet aussi aux familles d’être alertées de l’arrivée d’un bateau. Elles se lancent alors dans une course au voilier, les premiers sur le site, ayant la charge et l’honneur d’accueillir l’équipage durant son séjour.
Une communauté au naturel
coucher de soleil
Dès le lendemain de notre arrivée, le séjour sur l’île s’organise, et nous avons bientôt sur pied un agenda de ministre: visite de l’atoll, de l’école, partie de volley-ball sport national de l’île, messe du dimanche matin
pour les plus courageux, sortie en mer ou dans le lagon pour pêcher, séances de confection de l’artisanat local, particulièrement les chapeaux et éventails en niau (noix de coco bouillies) mais aussi en bois sculpté, notamment par les mains expertes de Paul…. Tout est fait pour vous laisser apprécier leur mode de vie, et c'est naturellement que les échanges de savoir-faire, de compétences ou de matériels se font. Ils sont toujours là pour aller chercher en dinghy les équipages sur les bateaux ancrés à l’extérieur du récif, même si l’essence est un produit cher et crucial pour leur survie. Ils vous emmèneront volontiers chercher des langoustes sur le platier, ou relever les filets saturés de poissons Perroquet ou de Mérous aux tailles impressionnantes, et vous les faire griller pour le dîner.
En retour, chacun cherche à aider à sa façon: en plus de l’apport de fruits et légumes, denrées de luxe sur cette île, nous profitons aussi de cet arrêt pour effectuer une grande opération d'allègement du bateau! Des jouets de Chloé en surplus, aux vêtements bébé en passant par les outils ou les masques en trop, tout
les yachties au travail
est distribué et grandement apprécié. Un médecin embarqué comme équipier sur un catamaran canadien fera une semaine de consultations gratuites au dispensaire. Le capitaine de ce voilier leur confectionne une petite scierie à partir d’une tronçonneuse, permettant de débiter des cocotiers en planches, pendant que certains dégrippent les volets de l'école au WD 40, et que d’autres cuisinent à bord pizza, gâteaux ou salades variées! Un après-midi nous plongeons en bouteilles sur leurs corps morts extérieurs, afin d’en vérifier la solidité. Je prends plaisir à passer du temps en compagnie des enfants, en donnant quelques cours à l’école sur les dangers de l'apnée, la biologie marine ou les menaces de l'environnement. Une équipière de Namibie leur fait visualiser un superbe diaporama sur les animaux d'Afrique; Que de rêves de savane pour ces enfants du Pacifique ! Enfin, nous participons tous à l'assemblage de nouvelles chaises et tables pour l'école, les boites à outils de chacun devenant un instant de vraies malles aux trésors…
J’en arrive presque à oublier l’attitude pénible d’une équipière américaine, débarquant avec 3 appareils photos et 2 caméras, et qui, après 5 jours en compagnie de nos hôtes, déballe sans retenu des colliers et boucles d’oreilles en coquillages, en affichant très ouvertement les prix, de 5 à 10 dollars! Quelle méprise ou quelle sottise? Je ne me rappelle que de la colère contenue des femmes de notre famille…
Je ne pense pas qu'il existe encore beaucoup de communautés comme celle-ci, où la relation entre les gens du voyage et les habitants repose sur un véritable équilibre humain, direct et chaleureux, tout en demeurant extrêmement pudique.
Fithtieth et Edwards Marsters
Cela suscite un vif respect, en l’envie de voir cet héritage se perpétuer pour les futurs voiliers de passage… Le temps a passé, Chloé a aujourd’hui presque 3 ans et demi. On m’avait dit que les petits enfants n’ont pas de mémoire…
Pourtant Chloé, tu me parles souvent de Sam et Nga, les deux anges gardien de 7 et 8 ans qui te prenaient en charge dès que tu posais le pied sur la plage. Tu étais devenue la petite mascotte blanche des enfants. Ils te géraient comme une petite sœur, un peu plus maladroite et parfois plus coquine que les leurs. Les balades dans les rues du village, les séances à l’école maternelle, les câlins dans les bras des grands-mères, les chants, les expéditions sur les plages pour siffler dans les coquillages et faire sortir les Bernard l’Hermite…En puis, quand tu étais fatiguée, il y avait toujours un enfant pour te porter, quand tu avais soif,
Chloé et "sa soeur" Sam
toujours un garçon un peu fier pour grimper au cocotier et t’ouvrir une noix fraîche. On a pu aller plonger avec papa, et partir sous l’eau de longs moments en te laissant au sein de la famille. Fiftieth, Shirley ou Kai, il y avait toujours une maman pour te surveiller. Tu ne parlais pas anglais, et à peine français… Tu as pourtant plus échangé que dans beaucoup d’endroits que tu fréquenteras dans ta vie! Là bas, les enfants pensent encore à toi, il y a ta photo sur le mur de la classe. On a promis à Sam que tu resteras sa petite sœur… On va la suivre, malgré le temps et la distance, et puis un jour prochain, peut-être, tu la retrouveras….
Tu vois le bateau c’est la mer, les vagues le vent, les oiseaux, les poissons, parfois le mal au ventre, et puis c’est aussi tout simplement, presque par hasard, de jeter l’ancre dans un endroit béni des dieux, une petite lentille de sable et de corail, perdue entre les Tonga et la Polynésie.
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